MARIUS DUTEIL - SAISON 1952
1952, LES JEUNES NE VEULENT PAS
SE PASSER DU VIEUX DUTEIL
- Relire la publication précédente. (la saison 1951 de Michel Brun)
- Cette saison 1952 sera pour Marius Duteil l’apothéose dans son rôle de capitaine formateur de ses jeunes. Cette année là, Vivier deviendra professionnel et gagnera l’étape du Tour de France Bordeaux-Limoges. Pensez, un Tour de France qui passe pour la première fois en Dordogne et cerise sur le gâteau, un Périgourdin au départ qui gagne chez lui, à Limoges !!! Vraiment ce fut une année euphorique et les articles de Camille Mathonnière sont là pour nous faire vivre avec force cette époque pleine de souvenirs et d’émotions, celle des jours heureux de notre cyclisme de clocher...
- Parlons-en de ce Camille Mathonnière, à la plume bien aiguisée, qui nous faisait vivre comme si on y était les exploits de nos protégés. Cet agent d’assurance résidait à Mareuil, à côté des Duteil. Il était le correspondant local et ses piges étaient tellement belles, qu’on les retrouvait sur Sud-Ouest, sur l’Athlète, le Populaire, l’Echo et Centre Presse. Faut dire aussi que les exploits de nos coureurs aidaient ce pigiste hors pair, qui avait bien vu que Duteil à 37 ans, aurait pu devenir une fois de plus Champion du Limousin. D’ailleurs vous découvrirez les divers reportages de cette saison 1952 (60 ans déjà). Mais lors de la prochaine publication, il y en aura encore et aussi croustillants les uns par rapport aux autres...
- En marge des exploits fabuleux, disons tout de même que le club de notre trio s’était vu confier l’organisation de ce Championnat du Limousin remporté par Georges Gay du VC Saint-Céré. Ajoutons que Vivier était toujours militaire en ce début de saison et que compte-tenu de la dissolution de son unité à Périgueux, il s’est retrouvé à Bordeaux au quartier Nansouty pour achever ses obligations... Quant à Marius Duteil, il continuait à 37 ans à pratiquer la compétition, uniquement pour faire plaisir à ses deux protégés.
Une des victoires de Marius Duteil ici aux côtés d’André Bernard (CRCL) lors du protocole.
PALMARES 1952 (sociétaire au Club Athlétique Ribéracois) (21ème licence)
- 10° Prix du Printemps à Périgueux (1° Michel Brun), 3° Trémolat (1° Jacques Vivier), 19° du GP des stations balnéaires à Capbreton-Hossegor (1° Jean Bidart d’Arcachon), 8° Championnat du Limousin à Ribérac (1° Georges Gay du VC Saint-Céré), 5° Eymet (10° André Dupré de Sainte-Foy), Bretenoux abandon (1° Georges Gay), 10° Périgueux 4 Chemins (1° Jacques Vivier).
VIVIER ET BRUN NE VEULENT PAS SE PASSER DU VIEUX DUTEIL
(par Camille Mathonnière, correspondant à Mareuil)
- La direction du journal m’a dit : "Faites une enquête sur les coureurs de Mareuil, Vivier, Brun et Duteil. Vous pourrez les interviewer et leur demander quels sont leurs projets pour la saison prochaine ?"
Et bien ma foi, allons-y ! Pas question de se triturer les méninges et de sucer le bout du stylo pour bâtir quelque chose de conventionnel. Le mieux, c’est encore d’y aller voir. C’est aujourd’hui samedi, on va aller voir...
- Trouver Duteil ? Facile. Surtout avec cette pluie, il est certainement à son atelier de Cycles. Bon ! Et d’un. Pour Brun, c’est un peu plus compliqué, car notre Michel est transporteur et surtout depuis qu’il a son nouveau camion, il ne perd pas une minute. Il faudra l’accrocher au passage ou le soir, à l’heure de la rentrée au bercail. Enfin pour Vivier, rien à faire, sinon attendre qu’il vienne en permission, car il est militaire (brigadier, s’il vous plaît !) dans un régiment d’Artillerie à Bordeaux.
- Justement voilà sa sœur qui passe. Un bien jolie jeune fille, brune, fraîche et souriante, avec des yeux, hum !... vous savez ces yeux qui vous font dire : "Ah ! Bonne mère, si j’avais seulement que 25 ans ! "
- Eh petite, savez-vous si Jacquot vient cette semaine ?
- Mais bien sur qu’il vient. Il est même là ! Il est arrivé de Bordeaux à bicyclette. Vous vous rendez compte ! 130 kilomètres sous cette pluie fine ? Il était trempé comme un canard. Maman l’a bien fâché, vous le verrez bien sans doute !
- Effectivement, une demi-heure ne s’était pas écoulée que celui que tout le monde appelle ici familièrement "le Grand", arrivait chez Duteil, de ce fameux coup de pédale souple, puissant et coulé, qui n’appartient qu’à lui. Une bonne poignée de main et la conversation s’engage.
Licence saison 1952 de Marius Duteil
Vivier est venu de Bordeaux à un train de facteur
- Alors "Grand" ça marche ? Tu es venu par la route à ce qu’il paraît ?
- Eh oui ! Je croyais que le soleil de Bordeaux allait durer toute la journée, mais à mi-chemin, j’ai trouvé cette petite pluie qui n’a l’air de rien, mais qui trempe quand même.
- Mais dis-donc, nous ne somme qu’à mi-janvier, aurais-tu déjà commencé l’entraînement ?
- Oh non ! Pas encore ! J’ai le temps, mais comme il y a presque trois mois que je n’ai pas roulé du tout, j’ai eu envie de me promener. Je suis venu tranquillement, sans forcer, à un train de facteur.
- Mince promenade ? 130 bornes tout seul ! Tu as dû te barber !
- Bah ! J’étais content de pédaler tranquillement et j’ai eu le temps de penser à des tas de choses en quatre heures.
- Quatre heures ! ... Voyons, moi qui ai du mal à compter mes points à la belote, il faut que je réfléchisse... Quatre heures pour 130 kilomètres, plus de 30 de moyenne et tu dis que tu es venu en facteur... Pardon ! Si tous les facteurs pédalaient comme ça, qu’est-ce qu’on pourrait former comme clubs cyclistes !
- Remarque dit Duteil, qui, jusqu’à présent s’était contenté de sourire, si cela t’amuse, ça va, à condition de bien te couvrir et de pas attraper froid, car tu sais, une mauvaise bronchite est vite arrivée, et cela peut te gâcher toute une saison !
- Oh ! Soyez tranquille, M’sieur Duteil, je sais faire bien attention, car je voudrais bien faire une belle saison.
- Tiens ! Tiens ! Voyez-vous cela ? Et qu’appelles-tu une belle saison ?
- Ma question est pourtant claire, mais ma foi ! La réponse ne vient pas vite. Au contraire, voilà mon grand diable qui rougit et cherche des mots qui ne se bousculent pas pour sortir.
- Vous savez, moi je ne sais pas bien comment vous dire. Je voudrais pédaler comme les autres années, et puis si ça marche, essayer de tâter quelques grandes classiques avec les "as".Peut-être qu’avec un peu de veine, je n’y serais pas trop moche !
Duteil : "Il faudra serrer les dents et attraper le guidon par en-dessous"
Duteil me lance un coup d’œil et annonce :
- Tu sais que tu es sélectionné avec Brun pour prendre le départ de Paris-Côté d’Azur. J’ai reçu une proposition des organisateurs. J’ai répondu pour vous en donnant votre accord. Qu’en penses-tu ?
- Je pense que c’est bien tôt, car il n’y aura pas d’autres courses avant, et pour Michel et moi, ce sera notre premier départ de la saison. Nous serons handicapés, car tous les grands costauds auront déjà couru sur la Côte d’Azur et en Afrique du Nord. Il n’y aura pas de quoi s’amuser !
- Bien sur mon grand gars ! Il faudra serrer les dents et "attraper le guidon par en-dessous", mais c’est au contact des champions qu’on se met dans le grand bain. A vous deux, Michel et toi, vous ferez peut-être quelques belles choses. Et puis, je n’ai que 21 ans depuis octobre. J’ai encore le temps.
Brun s’entraîne... en roulant du gravillon
- Dix minutes après, Michel Brun arrive avec son camion et nos deux jeunes manifestent leur joie de se retrouver. Je suis là aussi et j’interroge :
- Alors, Michel penses-tu reprendre bientôt l’entraînement ?
Sa figure rieuse se plisse encore davantage. Il me lance :
- Eh bé ! Si vous croyez que je n’en fais pas de l’entraînement en ce moment ? Je roule du gravillon pour les Ponts et Chaussées, je n’arrête pas de la journée, ça fait les bras et ça donne du souffle, car il faut le charger et le décharger à la pelle.
Puis redevenant sérieux :
- Un de ces jours, quand M’sieur Duteil sera décidé, il le dira bien. C’est lui qui commande. Je ferai comme il décidera.
- Et tes projets pour la saison ?
- Mes projets ? Vous savez hein ! Cela ne sert à rien d’en faire, car il suffit d’un coup dur ou d’un accident pour tout mettre en l’air. Pourvu que je pédale comme l’an dernier, ce serait très bien ! T’en as toi Jacquot des projets ? Tu en as parlé avec Monsieur Duteil ? Et bien alors ça va : pour moi, ce sont les mêmes. La saison n’est pas encore là : on a le temps d’y penser. Pour l’instant je pense aller au cinéma ce soir... T’es d’accord Jacquot ? Après le cinéma, tu viendras coucher à la maison et demain matin, nous irons à la chasse ensemble. Ça marche !
Le vieux pédalera encore avec ses gamins
- Le lendemain dimanche, il faisait un temps superbe, un soleil printanier. Les deux jeunes vinrent chercher Duteil pour une sortie commune, car ils ne peuvent pas se passer de lui. Ils ne sont tranquilles que lorsqu’ils le sentent près d’eux. Et Duteil, malgré ses 37 ans, malgré les propositions alléchantes de Royal-Fabric qui lui offre la place de directeur sportif, va s’astreindre, cette année encore, à un entraînement suivi pour pédaler avec ses gamins. Avec eux et pour eux, tant qu’ils ont encore besoin de lui.
Bientôt donc, nos trois gaillards reprendront la route deux ou trois fois par semaine et lorsque le paysan penché sur sa terre, se relèvera un instant, la main sur les yeux pour mieux les voir passer, il saura que le printemps est proche. Ce printemps qu’ils vont aller dénicher à coups de pédales et qui, souhaitons-le, mûrira pour eux avec une ample moisson de lauriers.
DUTEIL A BIEN FAILLI DEVENIR A 37 ANS CHAMPION DU LIMOUSIN
(par Camille Mathonnière, correspondant à Mareuil)
- A 25 kms de l’arrivée dans toutes les voitures, les suiveurs étaient unanimes pour dire : "Si Duteil est au sprint, c’est lui qui gagne !" Et l’on sentait dans tous les yeux cette lueur de joie et de sympathie qui aurait accueilli cette victoire, qui d’ailleurs n’aurait pas dû sembler anormale.
- Si vous aviez vu quelle aisance il pédalait depuis le départ ! Sans bruit, il restait au sein du peloton, menant à son tour, sans efforts spectaculaires et inutiles. Tous ceux qui l’ont connu et le connaissent encore, vous diront qu’il est d’une intelligence rare en course. Et si la plupart de nos lecteurs avaient son cerveau, ils doubleraient leurs chances.
- Si seulement aujourd’hui ses coéquipiers Bernard et Guitard avaient couru comme lui, ils ne se seraient pas retrouvés dans le sable. Ils sont partis comme des jeunes, dépensant follement et en pure perte des forces qui leur auraient été si précieuses sur la fin. Duteil, lui ne s’est pas affolé. Il savait que les dures côtes entre Bergerac et Périgueux seraient impitoyables pour les présomptueux. Il avait encore une fois vu juste, car c’est là que nos fugitifs furent rejoints. C’est lui aussi qui lança et anima l’échappée qui devait fournir le vainqueur et nous valoir une si belle fin de course.
- Malheureusement, notre vieux Marius est trop connu des jeunes, et comme disait Dufour : "Il nous fallait le lâcher à tout prix si nous ne voulions pas être battus au sprint. Nous y sommes arrivés, mais il nous fallut essayer je ne sais combien de fois".C’est là sans doute le plus bel hommage qui puisse être rendu à un adversaire. Mais un autre hommage plus grand lui a été rendu par la foule qui sur tout le parcours cria son nom des milliers de fois... Et la foule se trompe rarement dans ses jugements. Prenez exemple, jeunes gens ! Duteil devenu commerçant aisé pourrait se dispenser de courir. S’il continue, c’est parce qu’il aime le vélo. Aimez-le comme lui et vous verrez que les résultats viendront.
RÉTRO VÉLO DORDOGNE - MARIUS DUTEIL (1952) © BERNARD PECCABIN
Prochain épisode : 1952 Vivier va courir le Paris-Côte d’Azur


